samedi 26 décembre 2015


 

EXPEDITION ANAWAÏ

Ile de Sulawesi
Indonésie

Après les découvertes de l’été dernier (cf. Spéléo mag n° 54, revue ADS CAF n°128, rapport « Selamat Goa »), nous avons logiquement organisé une deuxième expédition afin de continuer l’exploration de cette partie inconnue de l’île de Sulawesi. La zone étudiée, située dans la partie sud-est de l’île (Province de Sulawesi Tenggara) est un massif karstique important, difficilement pénétrable à pied mais cependant traversé par une grosse rivière (La Lindu).
Notre tactique de prospection est simple : remonter cette rivière en pirogue, observer les falaises calcaires qui la borde, repérer les porches d’entrée de grottes et les éventuelles résurgences.
Lors de la précédente expédition ( Expé Selamat Goa 2005) nous partions des villages de Sambandété et de Lamonae en aller-retour quotidien et notre point de prospection le plus lointain était situé à 2 bonnes heures de navigation. Cette première exploration se terminait sur la découverte d’une grotte exceptionnelle : Anawaï-Ingguluri I, dont les parois sont ornées d’une fresque d’une quarantaine de mains négatives peinte à l’ocre. Dès lors le premier objectif de la seconde expédition était déjà décidé !
Comme pour « Selamat Goa », l’expédition « Anawaï » va procéder en deux phases. Premièrement retourner à Anawaï-Ingguluri et prospecter le massif d’une manière systématique. Ensuite et en fonction des découvertes effectuées, établir un camp sur la rivière Lindu situé au dernier point atteint l’année précédente et continuer la prospection en remontant en amont le plus loin possible.

Les sarcophages d’Anawaï II


Pendant que Nadine prend une série de clichés complémentaires des mains d’Anawaï-Ingguluri, il me revient en mémoire les paroles de Marc notre collègue de l’expédition précédente. Il était parti explorer les abords immédiats de la grotte aux mains, c’était notre dernier jour :
« Bon, il y a un petit porche juste à droite
-          Et alors ?
-          Bof, pas grand chose, juste encore quelques tessons en céramique,
-    Bon OK on verra si on a le temps »…
Cette fois j’ai du temps, j’en profite pour aller voir. A droite du porche d’Anawaï, je remonte une vire facilement accessible et j’arrive devant un petit porche. Effectivement, je remarque les tessons que Marc nous avait décrits. Je commence à fouiller à la recherche d’une entrée pénétrable. Je m’insinue dans une petite fissure en écartant les innombrables toiles d’araignées obstruant le passage. Il n’y a pas de suite mais encore quelques tessons ça et là.
Je lève la tête et scrute alors un peu la paroi du dessus. Tiens ? Mais c’est une entrée de trou…Elle est à environ 6m de hauteur. Je me recule un peu pour mieux observer. Et là, j’aperçois, posé en équilibre près du bord, un morceau de bois et quelques poteries…
Le lendemain, nous découvrons une petite grotte composée de trois salles successives. A l’intérieur, des restes de sarcophages en bois sculptés (lézards ou crocodile) avec ossements humains, des poteries avec de fines décorations et deux petites statuettes en terre cuite. A la vue de la profusion de débris d’objets et à la présence toute proche de la grotte aux mains, nous en déduisons qu’il peut s’agir d’une grotte funéraire de première importance.
L’expédition s’annonçait bien !

Le site mystérieux de Komapowulo (la grotte aux petits bambous)

Aujourd’hui, c’est une journée particulière. Nous avons décidé, à partir de notre camp de base de remonter en pirogue la rivière Lindu le plus en amont possible. Les indications données par Mister Tardin, notre piroguier, sont un peu floues… Il semblerait qu’a partir d’un certain point la Lindu ne soit plus navigable. Soit, nous irons au bout du bout… Après quelques frayeurs et péripéties nautiques nous arrivons au point ultime. Ici, « la rivière aux eaux calmes » (Lalindu, en langue locale) se transforme en torrent de montagne. La remonter plus avant serait une belle aventure, avis aux amateurs !
Cependant, c’est à quelques distances de là que nous attendait une autre découverte…
Rive gauche, nous longeons une magnifique et majestueuse falaise calcaire quand au détour d’un méandre, entre la végétation nous apercevons une tâche plus sombre, pour nous, signe  avant coureur annonçant souvent un porche ou l’entrée d’une grotte…
Nous débarquons et à peine une trentaine de mètres plus loin, nous sommes au pied de la falaise, devant un porche magnifique et dans lequel s’enfonce une belle galerie.
En vérité, sur près d’une centaine de mètres c’est une succession de porches et de grottes plus ou moins connectés entre eux.
Nous explorons trois grottes principales, d’ensemble labyrinthique, souvent bien concrétionnées et parfois avec de vastes galeries. Au niveau spéléologique la découverte est intéressante et au total nous relèverons près d’un kilomètre de galeries.
Pourtant c’est surtout et encore au point de vue archéologique que le site va se révéler formidablement riche.
En effet, c’est dans la dernière des grottes explorées ( Komapowulo III) que nous découvrons une belle galerie recelant un nombre important de dessins tracés au charbon de bois sur les parois d’un beau blanc calcaire…
Nous y observons à la fois des dessins ressemblants à ceux que nous avions découverts l’année précédente notamment dans Gua Tengkorak (scène de chasse, animaux, guerriers) et dans Gua Tenggalasi (pirogues, guerriers) mais aussi des nouveaux (scolopendres, oiseau, farandole de personnages…). Les deux cotés de la galerie sont recouverts par ces témoignages des anciens Tolakis, malheureusement  pollués par des graffitis contemporains faits par les chasseurs de rotin s’arrêtant parfois ici.
Mais ce n’est pas tout et en observant en détail le porche, Nadine et Jean découvrent d’autres dessins, cette fois très effacés car non à l’abri des intempéries et également  curieuses empreintes de doigts tracées en blanc, formant trois ensembles distincts.
Nous chercherons mais en vain d’autres mains…
C’est également au cours de cette mémorable journée que nous découvrons ce que nous allions dès lors appeler : «  Le monstre »…

Le monstre : la résurgence de Matahuso


En langageTolaki, Mata-uso signifie « eau bleu ». C’est en effet une eau bleu presque turquoise et nerveuse qui sort d’une gueule énorme, béante et sombre se mélangeant à regret avec celles plus verdâtres de la rivière aux eaux calmes.
L’entrée de la résurgence, d’une soixantaine de mètres en retrait de la Lindu est difficilement cachée par la végétation tant ses dimensions sont respectables.
C’est véritablement La rivière souterraine que tout spéléologue rêve de parcourir.
Le ton des explorations est donné dés notre reconnaissance : Jean et moi parcourons alors une petite centaine de mètres et devons déjà pour cela traverser par deux fois la rivière à la nage, nous mesurer à un débit que nous estimerons à 3 ou 4 m3 par secondes… et nous arrêter devant un véritable tunnel disparaissant dans les profondeurs. Ça sera aquatique !!

Première exploration :

Le lendemain 7 heures du matin. Sur la pirogue qui nous emmène à Mata-uso nous sommes 4. A la fois rendu impatients par la « première » et anxieux ne sachant pas ce qui nous attend…
Nous sommes à nouveau devant « Le monstre ». Nous nous jetons à l’eau. C’est parti !
Rapidement nous dépassons notre point de reconnaissance d’hier. La progression est lente ; nous sommes à contre courant et les berges ne favorisent guère la marche. Nous devons nager souvent. En fait nous avançons quasiment en nous accrochant aux aspérités des rochers de la berge et en tirant sur les bras. Cette fois c’est « pour voir » et contrairement à l’habitude nous ne faisons pas la topographie en explorant, ce qui rend la progression un peu plus rapide, même si pour l’instant nous n’avançons pas bien vite. Mi-nageant, mi-pataugeant sur les berges de boue, nous heurtant les tibias et les genoux aux roches coupantes et immergées, notre équipée, malgré l’euphorie de la découverte, commence à ressembler à un calvaire…
Régulièrement, nous devons changer de rive, traversant à la nage, calculant nos trajectoires en fonction du courant et éviter de nous laisser emporter trop loin en aval.
Les premières centaines de mètres de la grotte, dont le plafond atteint facilement les 20 mètres voir plus par endroit, sont le repaire de milliers de chauves-souris. Une odeur fétide imprègne l’atmosphère, atténuée fort heureusement par le volume d’air en circulation dans cette immense galerie.
Nos minces faisceaux lumineux, pourtant au maximum de leur puissance ont peine à percer l’obscurité. Bien souvent, les hauteurs de berge, composée d’un remplissage de terre limoneuse, parcourue par un nombre impressionnant d’énormes araignées, sont situées 5 ou 6 mètres au-dessus de la rivière…
Parfois, tels des spectres blafards, quelques immenses et vieilles concrétions pendent de la voûte. Nous voyageons  à l’intérieur d’un tube digestif gargantuesque et nous disparaissons dans les entrailles du géant !
Les dimensions de cette unique galerie sont pour le moment constantes, en moyenne 15 x 20m. La largeur de la rivière malgré quelques élargissements ou rétrécissements avoisine les 6 ou 7 mètres. L’eau n’est pas trop froide, disons 18 ou 20°, rien à voir avec les températures de chez nous ! Malgré tout, à force d’immersion prolongée nous commençons à frissonner.
Un grondement sourd se fait entendre depuis quelques minutes. Sur quoi allons-nous arriver ? Nos imaginations travaillent ; Une cascade ? Un gros affluent ?
Finalement nous arrivons sur un amoncellement de blocs qui encombrent la rivière sur toute sa largeur, provoquant un rétrécissement et une accélération du flot.
Au milieu, telle une énorme stèle, que nous nommons « la pierre tombale » se dresse un bloc monumental. C’est à ce point que nous arrêtons cette première exploration. Au-delà, la rivière continue encore…
Nous aurons ce premier jour parcouru 1 km en 8H d’exploration.

Stratégie :


Au débriefing, il apparaît clairement que nous ne pourrons poursuivre efficacement l’exploration de Mata-uso en progressant comme nous l’avons fait aujourd’hui.
En fonction de nos moyens et du matériel pouvant se trouver à Lamonae, le plus proche village, nous décidons d’acheter des «  tongs » qui nous servirons de protèges-tibias et des chambres à air de 4x4 comme bouées. Nous envoyons donc notre piroguier et lui donnons une journée pour remplir sa mission.
Maintenant nous ferons obligatoirement les relevés topographiques en avançant pendant l’exploration. Notre laser-mètre, appareil électronique de mesure de distance n’étant guère utilisable en milieu aquatique, nous emploierons une cordelette de 20m étalonnée par un nœud tous les mètres.
Le lendemain, nous allions adapter la technique topographique comme suit :
Attacher chaque extrémité de la cordelette étalonnée à un spéléo, mieux sur sa bouée. Progresser dans la mesure du possible corde tendue. Le spéléo de tête prend les notes et marque le point topo, le second prend l’azimut. Le second rejoint le point topo pendant que le premier continu et ainsi de suite. La difficulté majeure sera souvent d’avoir à effectuer ces relevés en nageant !


La suite :

            - Extrait du journal de bord-

18 Août :
            Jean et Bertrand :
            Nous repartons pour Mata-Uso. Pour rester raisonnable, nous limitons nos explorations à 10 heures. En effet, bien que la température de l’eau doive avoisiner les 24°, nous sommes congelés en ressortant. Nous n’avons pas prévu de combinaison néoprène et nous commençons à le regretter. Aujourd’hui, nous rentrons dans la cavité à 7 heures. Nos amis Tardin et Suleiman doivent revenir avec la pirogue vers 17 heures.
            Sans faire la topographie, l’aller jusqu’au point précédent se fait plus rapidement. Ensuite les difficultés recommencent… Maintenant rodés, nous procédons comme précédemment. Nous attachons notre cordelette étalonnée aux valves de nos bouées qui sont elles mêmes passées autour de la taille. Ensuite nous continuons notre avancée, découvrant petit à petit la rivière souterraine de Mata-Uso. Chez nous, en spéléo, on a pour habitude d’appeler « rivière » le moindre cours d’eau souterrain qui dépasse 1 ou 2 mètres de largeur !
Ici, avec une moyenne de 6 ou 7 mètres de large c’est véritablement à Une rivière que nous avons à faire ! Pour progresser, toujours à contre courant, impossible de nager. Il faut très souvent se tracter avec les bras en se servant des aspérités des rochers bordant l’eau et avancer ainsi. De temps en temps, fort heureusement, nous pouvons prendre pied sur une berge argileuse où parfois l’on s’enfonce jusqu’au genou. Et il ne faut pas oublier de faire la topographie ! Quelques heures après avoir dépassé l’arrêt de la dernière exploration, nous croisons coté l’arrivée d’un affluent et d’une galerie aussi importante en taille que celle dans laquelle nous progressons. Nous la dépassons car avant tout, il faut suivre le cour d’eau principal qui d’ailleurs perd un peu ses proportions habituelles.
            Nous passons devant une très grande salle d’effondrement qui doit bien faire une quarantaine de mètres de haut et dans laquelle nous observons quelques squelettes de chauves-souris et puis nous reprenons notre chemin. Vient ensuite un deuxième éboulis dont la plupart des rochers sont recouverts de calcite et de concrétions. Une fois passé, nous nous remettons à l’eau. Il faut toujours nager mais la rivière est maintenant moins large, environ 4 mètres et le plafond s’abaisse… Et puis, soudainement c’est la fin. Il y a une paroi boueuse devant nous. Nous nous approchons en nageant, ce n’est plus très large, environ 2 mètres. L’eau arrive de quelque part sous nos pieds. Impossible de plonger, il doit s’agir d’un siphon.
Nous scrutons le plafond à la recherche d’un shunt éventuel. Pas de courant d’air pour nous aiguiller. Nous faisons demi-tour jusqu’à l’éboulis précédent qui est en fait une grosse trémie.
            Il y a là un courant d’air notable et qui remonte vers le haut. Dans l’espoir de court -circuiter le siphon nous essayons de le suivre. Une heure durant nous cherchons dans les blocs avant de renoncer pour cette fois. Au passage, nous stoppons devant l’affluent que nous avions vu à l’aller. A cet endroit, un énorme dépôt de sédiments nous laisse penser qu’en saison pluvieuse les quantités d’eau apportées doivent être conséquentes. Il nous reste un peu de temps avant de songer au départ alors nous en profitons. Nous tombons sur un grand réseau fossile admirablement concrétionné et dans lequel nous faisons quelques centaines de mètres avant de faire demi-tour. La rivière principale fait 2,6 Km.
            Quand nous retrouvons nos bouées, laissées au lieu dit « La plage », il est 15h30. Nous savons que le retour grâce à l’aide involontaire du courant est aisé et rapide. Nous nous laissons emporter en testant plusieurs méthodes de navigation. A l’heure prévue, il est 17 heures, nous sommes dehors, heureux, mais grelottants et flétrit.



Nous découvrirons et topographierons au total 4,7 km en cinq explorations de 10 heures.



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