EXPEDITION
ANAWAÏ
Ile de Sulawesi
Indonésie
Après les découvertes de l’été dernier (cf.
Spéléo mag n° 54, revue ADS CAF n°128, rapport « Selamat Goa »), nous
avons logiquement organisé une deuxième expédition afin de continuer
l’exploration de cette partie inconnue de l’île de Sulawesi. La zone étudiée,
située dans la partie sud-est de l’île (Province de Sulawesi Tenggara) est un
massif karstique important, difficilement pénétrable à pied mais cependant traversé
par une grosse rivière (La Lindu).
Notre tactique de prospection est simple :
remonter cette rivière en pirogue, observer les falaises calcaires qui la
borde, repérer les porches d’entrée de grottes et les éventuelles résurgences.
Lors de la précédente expédition ( Expé Selamat
Goa 2005) nous partions des villages de Sambandété et de Lamonae en
aller-retour quotidien et notre point de prospection le plus lointain était
situé à 2 bonnes heures de navigation. Cette première exploration se terminait
sur la découverte d’une grotte exceptionnelle : Anawaï-Ingguluri I, dont les
parois sont ornées d’une fresque d’une quarantaine de mains négatives peinte à
l’ocre. Dès lors le premier objectif de la seconde expédition était déjà
décidé !
Comme pour « Selamat Goa »,
l’expédition « Anawaï » va procéder en deux phases. Premièrement
retourner à Anawaï-Ingguluri et prospecter le massif d’une manière
systématique. Ensuite et en fonction des découvertes effectuées, établir un
camp sur la rivière Lindu situé au dernier point atteint l’année précédente et
continuer la prospection en remontant en amont le plus loin possible.
Les
sarcophages d’Anawaï II
Pendant que Nadine prend une série de clichés
complémentaires des mains d’Anawaï-Ingguluri, il me revient en mémoire les
paroles de Marc notre collègue de l’expédition précédente. Il était parti
explorer les abords immédiats de la grotte aux mains, c’était notre dernier
jour :
« Bon, il y a un
petit porche juste à droite
-
Et alors ?
-
Bof, pas grand chose, juste encore
quelques tessons en céramique,
- Bon OK on verra si on a le temps »…
Cette fois j’ai du temps, j’en profite pour
aller voir. A droite du porche d’Anawaï, je remonte une vire facilement
accessible et j’arrive devant un petit porche. Effectivement, je remarque les
tessons que Marc nous avait décrits. Je commence à fouiller à la recherche
d’une entrée pénétrable. Je m’insinue dans une petite fissure en écartant les
innombrables toiles d’araignées obstruant le passage. Il n’y a pas de suite
mais encore quelques tessons ça et là.
Je lève la tête et scrute alors un peu la paroi
du dessus. Tiens ? Mais c’est une entrée de trou…Elle est à environ 6m de
hauteur. Je me recule un peu pour mieux observer. Et là, j’aperçois, posé en
équilibre près du bord, un morceau de bois et quelques poteries…
Le lendemain, nous découvrons une petite grotte
composée de trois salles successives. A l’intérieur, des restes de sarcophages
en bois sculptés (lézards ou crocodile) avec ossements humains, des poteries
avec de fines décorations et deux petites statuettes en terre cuite. A la vue
de la profusion de débris d’objets et à la présence toute proche de la grotte
aux mains, nous en déduisons qu’il peut s’agir d’une grotte funéraire de
première importance.
L’expédition s’annonçait bien !
Le site mystérieux de Komapowulo (la grotte aux
petits bambous)
Aujourd’hui, c’est une journée particulière.
Nous avons décidé, à partir de notre camp de base de remonter en pirogue la
rivière Lindu le plus en amont possible. Les indications données par Mister
Tardin, notre piroguier, sont un peu floues… Il semblerait qu’a partir d’un
certain point la Lindu ne soit plus navigable. Soit, nous irons au bout du
bout… Après quelques frayeurs et péripéties nautiques nous arrivons au point
ultime. Ici, « la rivière aux eaux calmes » (Lalindu, en langue
locale) se transforme en torrent de montagne. La remonter plus avant serait une
belle aventure, avis aux amateurs !
Cependant, c’est à quelques distances de là que
nous attendait une autre découverte…
Rive gauche, nous longeons une magnifique et
majestueuse falaise calcaire quand au détour d’un méandre, entre la végétation
nous apercevons une tâche plus sombre, pour nous, signe avant coureur annonçant souvent un porche ou
l’entrée d’une grotte…
Nous débarquons et à peine une trentaine de
mètres plus loin, nous sommes au pied de la falaise, devant un porche
magnifique et dans lequel s’enfonce une belle galerie.
En vérité, sur près d’une centaine de mètres
c’est une succession de porches et de grottes plus ou moins connectés entre
eux.
Nous explorons trois grottes principales,
d’ensemble labyrinthique, souvent bien concrétionnées et parfois avec de vastes
galeries. Au niveau spéléologique la découverte est intéressante et au total
nous relèverons près d’un kilomètre de galeries.
Pourtant c’est surtout et encore au point de
vue archéologique que le site va se révéler formidablement riche.
En effet, c’est dans la dernière des grottes
explorées ( Komapowulo III) que nous découvrons une belle galerie recelant un
nombre important de dessins tracés au charbon de bois sur les parois d’un beau
blanc calcaire…
Nous y observons à la fois des dessins
ressemblants à ceux que nous avions découverts l’année précédente notamment
dans Gua Tengkorak (scène de chasse, animaux, guerriers) et dans Gua Tenggalasi
(pirogues, guerriers) mais aussi des nouveaux (scolopendres, oiseau, farandole
de personnages…). Les deux cotés de la galerie sont recouverts par ces
témoignages des anciens Tolakis, malheureusement pollués par des graffitis contemporains faits
par les chasseurs de rotin s’arrêtant parfois ici.
Mais ce n’est pas tout et en observant en
détail le porche, Nadine et Jean découvrent d’autres dessins, cette fois très
effacés car non à l’abri des intempéries et également curieuses empreintes de doigts tracées en
blanc, formant trois ensembles distincts.
Nous chercherons mais en vain d’autres mains…
C’est également au cours de cette mémorable
journée que nous découvrons ce que nous allions dès lors appeler : «
Le monstre »…
Le
monstre : la résurgence de Matahuso
En langageTolaki, Mata-uso signifie « eau
bleu ». C’est en effet une eau bleu presque turquoise et nerveuse qui sort
d’une gueule énorme, béante et sombre se mélangeant à regret avec celles plus
verdâtres de la rivière aux eaux calmes.
L’entrée de la résurgence, d’une soixantaine de
mètres en retrait de la Lindu est difficilement cachée par la végétation tant
ses dimensions sont respectables.
C’est véritablement La rivière souterraine que
tout spéléologue rêve de parcourir.
Le ton des explorations est donné dés notre
reconnaissance : Jean et moi parcourons alors une petite centaine de
mètres et devons déjà pour cela traverser par deux fois la rivière à la nage,
nous mesurer à un débit que nous estimerons à 3 ou 4 m3 par secondes… et nous
arrêter devant un véritable tunnel disparaissant dans les profondeurs. Ça sera
aquatique !!
Première exploration :
Le lendemain 7 heures du matin. Sur la pirogue
qui nous emmène à Mata-uso nous sommes 4. A la fois rendu impatients par la
« première » et anxieux ne sachant pas ce qui nous attend…
Nous sommes à nouveau devant « Le
monstre ». Nous nous jetons à l’eau. C’est parti !
Rapidement nous dépassons notre point de
reconnaissance d’hier. La progression est lente ; nous sommes à contre
courant et les berges ne favorisent guère la marche. Nous devons nager souvent.
En fait nous avançons quasiment en nous accrochant aux aspérités des rochers de
la berge et en tirant sur les bras. Cette fois c’est « pour voir » et
contrairement à l’habitude nous ne faisons pas la topographie en explorant, ce
qui rend la progression un peu plus rapide, même si pour l’instant nous
n’avançons pas bien vite. Mi-nageant, mi-pataugeant sur les berges de boue,
nous heurtant les tibias et les genoux aux roches coupantes et immergées, notre
équipée, malgré l’euphorie de la découverte, commence à ressembler à un
calvaire…
Régulièrement, nous devons changer de rive,
traversant à la nage, calculant nos trajectoires en fonction du courant et
éviter de nous laisser emporter trop loin en aval.
Les premières centaines de mètres de la grotte,
dont le plafond atteint facilement les 20 mètres voir plus par endroit, sont le
repaire de milliers de chauves-souris. Une odeur fétide imprègne l’atmosphère,
atténuée fort heureusement par le volume d’air en circulation dans cette
immense galerie.
Nos minces faisceaux lumineux, pourtant au
maximum de leur puissance ont peine à percer l’obscurité. Bien souvent, les
hauteurs de berge, composée d’un remplissage de terre limoneuse, parcourue par
un nombre impressionnant d’énormes araignées, sont situées 5 ou 6 mètres
au-dessus de la rivière…
Parfois, tels des spectres blafards, quelques
immenses et vieilles concrétions pendent de la voûte. Nous voyageons à l’intérieur d’un tube digestif
gargantuesque et nous disparaissons dans les entrailles du géant !
Les dimensions de cette unique galerie sont
pour le moment constantes, en moyenne 15 x 20m. La largeur de la rivière malgré
quelques élargissements ou rétrécissements avoisine les 6 ou 7 mètres. L’eau
n’est pas trop froide, disons 18 ou 20°, rien à voir avec les températures de
chez nous ! Malgré tout, à force d’immersion prolongée nous commençons à
frissonner.
Un grondement sourd se fait entendre depuis
quelques minutes. Sur quoi allons-nous arriver ? Nos imaginations
travaillent ; Une cascade ? Un gros affluent ?
Finalement nous arrivons sur un amoncellement
de blocs qui encombrent la rivière sur toute sa largeur, provoquant un
rétrécissement et une accélération du flot.
Au milieu, telle une énorme stèle, que nous
nommons « la pierre tombale » se dresse un bloc monumental. C’est à
ce point que nous arrêtons cette première exploration. Au-delà, la rivière
continue encore…
Nous aurons ce premier jour parcouru 1 km en 8H
d’exploration.
Stratégie :
Au débriefing, il apparaît clairement que nous
ne pourrons poursuivre efficacement l’exploration de Mata-uso en progressant
comme nous l’avons fait aujourd’hui.
En fonction de nos moyens et du matériel
pouvant se trouver à Lamonae, le plus proche village, nous décidons d’acheter
des « tongs » qui nous servirons de protèges-tibias et des chambres
à air de 4x4 comme bouées. Nous envoyons donc notre piroguier et lui donnons
une journée pour remplir sa mission.
Maintenant nous ferons obligatoirement les
relevés topographiques en avançant pendant l’exploration. Notre laser-mètre,
appareil électronique de mesure de distance n’étant guère utilisable en milieu
aquatique, nous emploierons une cordelette de 20m étalonnée par un nœud tous
les mètres.
Le lendemain, nous allions adapter la technique
topographique comme suit :
Attacher chaque extrémité de la cordelette
étalonnée à un spéléo, mieux sur sa bouée. Progresser dans la mesure du
possible corde tendue. Le spéléo de tête prend les notes et marque le point
topo, le second prend l’azimut. Le second rejoint le point topo pendant que le
premier continu et ainsi de suite. La difficulté majeure sera souvent d’avoir à
effectuer ces relevés en nageant !
La suite :
-
Extrait du journal de bord-
18
Août :
Jean et Bertrand :
Nous repartons pour Mata-Uso. Pour
rester raisonnable, nous limitons nos explorations à 10 heures. En effet, bien
que la température de l’eau doive avoisiner les 24°, nous sommes congelés en
ressortant. Nous n’avons pas prévu de combinaison néoprène et nous commençons à
le regretter. Aujourd’hui, nous rentrons dans la cavité à 7 heures. Nos amis
Tardin et Suleiman doivent revenir avec la pirogue vers 17 heures.
Sans faire la topographie, l’aller
jusqu’au point précédent se fait plus rapidement. Ensuite les difficultés
recommencent… Maintenant rodés, nous procédons comme précédemment. Nous
attachons notre cordelette étalonnée aux valves de nos bouées qui sont elles
mêmes passées autour de la taille. Ensuite nous continuons notre avancée,
découvrant petit à petit la rivière souterraine de Mata-Uso. Chez nous, en
spéléo, on a pour habitude d’appeler « rivière » le moindre cours
d’eau souterrain qui dépasse 1 ou 2 mètres de largeur !
Ici,
avec une moyenne de 6 ou 7 mètres de large c’est véritablement à Une rivière
que nous avons à faire ! Pour progresser, toujours à contre courant,
impossible de nager. Il faut très souvent se tracter avec les bras en se
servant des aspérités des rochers bordant l’eau et avancer ainsi. De temps en
temps, fort heureusement, nous pouvons prendre pied sur une berge argileuse où
parfois l’on s’enfonce jusqu’au genou. Et il ne faut pas oublier de faire la
topographie ! Quelques heures après avoir dépassé l’arrêt de la dernière
exploration, nous croisons coté l’arrivée d’un affluent et d’une galerie aussi
importante en taille que celle dans laquelle nous progressons. Nous la
dépassons car avant tout, il faut suivre le cour d’eau principal qui d’ailleurs
perd un peu ses proportions habituelles.
Nous passons devant une très grande
salle d’effondrement qui doit bien faire une quarantaine de mètres de haut et
dans laquelle nous observons quelques squelettes de chauves-souris et puis nous
reprenons notre chemin. Vient ensuite un deuxième éboulis dont la plupart des
rochers sont recouverts de calcite et de concrétions. Une fois passé, nous nous
remettons à l’eau. Il faut toujours nager mais la rivière est maintenant moins
large, environ 4 mètres et le plafond s’abaisse… Et puis, soudainement c’est la
fin. Il y a une paroi boueuse devant nous. Nous nous approchons en nageant, ce
n’est plus très large, environ 2 mètres. L’eau arrive de quelque part sous nos
pieds. Impossible de plonger, il doit s’agir d’un siphon.
Nous
scrutons le plafond à la recherche d’un shunt éventuel. Pas de courant d’air
pour nous aiguiller. Nous faisons demi-tour jusqu’à l’éboulis précédent qui est
en fait une grosse trémie.
Il y a là un courant d’air notable
et qui remonte vers le haut. Dans l’espoir de court -circuiter le siphon nous
essayons de le suivre. Une heure durant nous cherchons dans les blocs avant de
renoncer pour cette fois. Au passage, nous stoppons devant l’affluent que nous
avions vu à l’aller. A cet endroit, un énorme dépôt de sédiments nous laisse
penser qu’en saison pluvieuse les quantités d’eau apportées doivent être
conséquentes. Il nous reste un peu de temps avant de songer au départ alors
nous en profitons. Nous tombons sur un grand réseau fossile admirablement
concrétionné et dans lequel nous faisons quelques centaines de mètres avant de
faire demi-tour. La rivière principale fait 2,6 Km.
Quand nous retrouvons nos bouées,
laissées au lieu dit « La plage », il est 15h30. Nous savons que le
retour grâce à l’aide involontaire du courant est aisé et rapide. Nous nous
laissons emporter en testant plusieurs méthodes de navigation. A l’heure
prévue, il est 17 heures, nous sommes dehors, heureux, mais grelottants et
flétrit.
Nous découvrirons et topographierons au total
4,7 km en cinq explorations de 10 heures.

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